C’est dans l’un des petits hameaux de Figari, San Gavinu, que Pierre voit le jour le 14 mai 1931. Au milieu d’une fratrie de sept frères et sœurs, Pierre fait son petit bonhomme de chemin sans trop se préoccuper de l’école : il doit avant tout seconder sa famille. Les taches sont tellement vastes et variées que le père de Pierre n’a d’autre choix que de s’appuyer sur ses enfants. Garde champêtre, il n’en élève pas moins quelques cochons pour fabriquer sa charcuterie. Il faut donc s’occuper des bêtes, mais aussi des cultures car chaque famille dispose d’un potager personnel et d’un morceau de vigne… La famille Maniccia est à l’image de toutes ces familles rurales où le pastoralisme plus qu’un métier est une nécessité pour se nourrir et survivre, et où les enfants constituent une main d’œuvre familiale précieuse et essentielle…
Mais il y a aussi les moments de légèreté, notamment lorsqu’arrive l’été et que, pour fuir le paludisme, on charge l’âne des provisions nécessaires avant d’emprunter le long chemin rocailleux menant aux bergeries de Naseu. Même si ce sont les vacances, arrivés sur le plateau, les enfants ont une mission : aller chercher de l’asphodèle pour remplir les toiles de jute et se confectionner des matelas. Cela réglé, on peut se détendre et aller patauger dans les vasques de l’Arghjola. Si les adultes préfèrent s’étendre sur les grands rochers, Pierre et ses copains s’immergent dans la rivière et profitent de la fraicheur de l’eau. Parce qu’en plaine, même si la mer n’est pas loin, on n’y va pas ; en tout cas pas pour se baigner, ou alors c’est parce que l’on va pêcher les oursins !
Un autre moment d’éclats de rire pour Pierre et sa bande survient lorsque les adultes partent à la chasse aux sangliers. Eux sont alors missionnés comme rabatteurs et, armés de cuillères en bois et de casseroles, entament un joyeux tintamarre !
Pierre grandit et avec lui les premiers émois et l’envie de plaire. Lorsqu’il s’agit de se rendre aux bals d’été des villages environnants, Gianuccio, Monacia, etc., il n’est évidemment pas question d’arriver tout suant… Ce sont quand même près de 15 km à pied qu’il faut parcourir, sans parler du dénivelé… Alors ni une ni deux, avec ses deux compères Ange Pompa et Marco Lovichi, les jeunes gens enfilent leurs affaires du quotidien, tandis que la jolie paire de chaussures est attachée autour du cou et la chemise propre enroulée autour de la taille. Arrivés au village, ils s’arrêtent à la fontaine faire un brin de toilettes, se parent de leurs beaux habits, laissent les sales dans le maquis, et les voilà enfin prêts à prendre part à la fête.
Puis vient l’âge adulte, 20 ans… celui où, comme de nombreux Corses, la première rupture avec la terre natale s’impose, presque comme une nécessité de survie. Pierre part effectuer son service militaire au Maroc. En 1953, il devient emballeur-conditionneur pharmaceutique à l’hôpital Maillot d’Alger, « l’hôpital du Dey » pour les anciens. C’est dans cette ville qu’il rencontre sa jeune épouse, Joséfa. D’origine espagnole, son père a quitté les terres franquistes lorsqu’elle avait onze ans, en quête d’un avenir plus prometteur dans les terres agricoles d’Algérie. Le 29 juin 1957, Pierre et Joséfa se promettent un amour éternel sous le ciel bleu d’Alger. Leur union se concrétise en 1958 et 1960 avec l’arrivée de Joelle et de Jacques.
Mais le ciel s’obscurcit en Algérie, et Pierre obtient sa mutation, en 1961, à la Pharmacie Général de St Pierre, à Marseille. La petite famille s’installe à Bouc Bel Air et, après une formation de serrurier plombier, Pierre est affecté à l’Hôpital d’Instruction des Armées Laveran, le rapprochant de son domicile.
C’est un accident qui entraîne la réforme de Pierre et signe, à l’âge de quarante-huit ans, le retour dans sa terre natale, à San Gavinu, Il reprend possession de la maison familiale, ou du moins, juste le temps de construire celle de sa propre famille. Ce sont de véritables retrouvailles avec sa terre. Pierre reprend chèvres et vigne, fromage, brocciu et vin. Lors des belles années d’activité, il produit facilement 1200 litres par an. Viendra aussi le temps de l’élevage du cabri pour la viande, du cochon pour la charcuterie, et comme tous, la culture d’un potager. Ce travail c’est également l’occasion de partager, Pierre aime faire profiter son entourage de sa production et de son savoir-faire.
A la fin des vendanges de septembre, les Maniccia offre le spuntinu à tous leurs ouvriers. Joséfa prépare le repas, tandis que Pierre sort sa charcuterie, son fromage et même sa mandoline ! Lors des repas de famille ou entre copains, c’est son boudin que Pierre sert. Avant de charcuter le cochon, il récupère le sang et prépare le boudin qu’il agrémente de cervelle ou d’oignons ou de raisins secs, sans oublier son boudin blanc et la polenta de farine de châtaignes… Et puis il y a la San Laurenzu, la fête patronale de Naseu du 10 août. Pierre se lève à trois heures du matin pour préparer le méchoui et enfourner le mouton de Michel Quilichini. La marinade, les braises, les pommes de terre, la cuisson longue : autant d’heures que Pierre, préposé officiel au four du hameau, consacre avec passion à cette mission pour régaler les familles de San Gavinu et de Poggiale. Se retrouvent alors autour de la table les Pompa, les Ferracci, les Quilichini, les Maniccia, les Bartoli ou encore les Luccioni… Noël Valli fait alors courir la musique sous ses doigts.
Pierre entretient un attachement profond à son hameau, peut-être un peu trop d’ailleurs. Il veut être partout, ce n’est pas pour rien qu’on le surnomme « le maire de Naseu ». De la surveillance de la réglementation à la vigilance portée à la feuille d’arbousier placée dans la sortie d’eau de la fontaine pour en assurer son bon écoulement, rien ne lui échappe ! Après il faut dire que, malgré son gabarit moyen, Pierre s’impose et impressionne par sa force herculéenne : on l’a déjà vu soulever seul un veau coincé dans un trou d’eau. Quant à sa voiture 4 CV ramenée d’Algérie, il avait une manière bien à lui de se garer quand la place était trop petite : se mettre à hauteur de la zone de stationnement, puis soulever tout à tour l’avant et l’arrière de la voiture : le créneau était fait ! voilà pourquoi Pierre sera le dernier berger à monter ses chèvres aux bergeries à travers les chemins escarpés de Naseu.
Pourtant, dans les yeux des enfants, c’est surtout sa longue barbe épaisse qui marque leurs esprits, au point qu’ils le surnommeront « le Père de Noël » de Poggiale.
À 92 ans encore dans le foin, Pierre Maniccia rappelait, sans grands discours, que la terre ne se quitte jamais vraiment et qu’elle continue de vivre tant qu’on la sert avec le cœur. Sa vie raconte celle d’un homme qui n’a jamais cessé de donner : de son travail, de son savoir-faire et de son amour pour son village, laissant derrière lui bien plus qu’un souvenir, une manière de vivre…