Né en 1931 à l’hôpital militaire d’Ajaccio, sur la place Général de Gaulle, dite du Diamant, Lucien voit le jour à l’ombre du monument dédié à Napoléon et ses frères. Ses racines, elles, sont profondément ancrées à Monacia-d’Aullène, dans un vieux caseddu familial abandonné depuis près de cent cinquante ans, sans eau ni électricité, comme toutes les maisons du village à cette époque. On se ravitaille aux fontaines de Macchia Verdata ou sur le chemin de Giannucio, et les toilettes se résument au pot de chambre.
Très vite, la vie s’agite : son père, militaire, est mobilisé. La famille suit le mouvement des casernes : Corte, Bonifacio, Sartène, Ajaccio, puis le continent – Saint-Martin-Vésubie, Antibes, Marseille. En 1942, l’histoire s’accélère. Les Américains débarquent en Afrique du Nord et ébranlent les colonies françaises alors sous le régime de Vichy. Les Allemands franchissent la ligne de démarcation. Les troupes françaises rejoignent en urgence les troupes Alliés afin de préparer le débarquement en Provence, puis celui d’Italie… Lucien se souvient encore de ce départ précipité pour l’Algérie, dans l’un des derniers bateaux. Ils iront à Guelma, Orléans ville et enfin Oran : autant d’escales d’une enfance ballotée par la guerre.
En 1950, son père, démobilisé, est affecté à Versailles, et un an plus tard, il retrouve enfin sa terre natale. Mais Lucien n’a pas vingt ans et, nourri d’une jeunesse de casernes, il veut à son tour s’engager et continuer à découvrir l’immensité des horizons militaires. N’ayant pas atteint l’âge de la majorité, seule une autorisation parentale peut lui permettre de s’engager. Ses parents hésitent, son père a vu « tant de morts », mais finissent par céder. Il se présente au centre de recrutement de Vincennes où la mobilisation est en effervescence à cause de la Guerre d’Indochine et, une semaine plus tard, le voilà embarqué pour rejoindre la garnison d’Oran.
Dix-huit mois de service sans permission. Parce qu’il parle arabe, il devient indispensable, mais aussi privé des siens…
Son service terminé, il poursuit sa carrière militaire et reste en Algérie, la guerre est là… Cette fois, il a droit à ses permissions et retourne voir ses parents, maintenant installés à Sotta, et fait des crochets à Monacia où il a retissé des liens avec ses cousins Lucchini et Dary, sans oublier son ami Michel et leurs parties de pêches.
En 1962, année de l’indépendance de l’Algérie, Lucien, ayant toujours une oreille pragmatique qui traîne du côté de l’opérateur radio, entend que l’armée cherche des parachutistes volontaires à Tarbes. Un an plus tard, le voilà revenu en France pour cinq années. Puis suivent cinq ans à la garnison allemande de Landau, à la frontière alsacienne, où, toujours grâce à l’oreille radio traînante, il aura la chance de participer aux jeux militaires de Berlin Est, quand le mur est encore là… Ce que Lucien retient de cette escapade, la grande beauté des Berlinoises…
Peu à peu, la nostalgie de l’île grandit. Pourtant, les mutations insulaires semblent fermées aux Corses. Alors ce sont Agen et Draguignan qui l’accueillent, encore une dizaine d’années de service. C’est au début des années 1980 que Lucien peut enfin poser un pied définitif sur sa terre. Il retrouve la maison familiale de Monacia qu’il a rénové et où il a installé sa mère, son
père n’étant plus là.
Son ami Michel, alors premier adjoint à la mairie, se présente aux élections municipales de 1983 et embarque Lucien dans l’aventure. Ils feront quatre mandats ensemble. Autrefois lieu d’hivernage des troupeaux d’Aullène, Monacia est un village à part entière depuis 1870. La transhumance entre les deux villages s’est inversée, et Lucien lui-même participe plusieurs fois à la montée vers le col de la Vacca où les bêtes sont laissées en pâturage tout l’été. Trois jours de marche, avec les bergers et leurs mulets, à l’aube, un homme en tête du troupeau, un autre au milieu, un dernier pour fermer la marche. Trois jours où ils traverseront Sartène, puis Sainte-Lucie de Tallano pour atteindre les hauteurs d’Aullène. Une fois les bêtes laissées au col, Lucien descend avec ses compères à l’Hôtel de la Poste d’Aullène et fête la transhumance pendant deux jours où se mêlent les odeurs de cochon dans la cheminée et de ficateddu séché, rythmées par les chants de comptoir. Cet héritage pastoral passe aussi par la pratique de la chasse.
D’ailleurs, avec son ami Michel, ils fonderont la première Société de Chasse à Monacia. Mais la véritable passion de Lucien, c’est la pêche. À son retour au village, on lui offre un vieux pointu, Lucien embarque Michel avec lui et devient pêcheur. Roccapina est son coin favori. Il pratique également de la pêche sous-marine et peut plonger jusqu’à dix mètres. Cette passion l’anime toujours aujourd’hui.
Cet homme qui a parcouru tant d’horizons militaires n’a jamais perdu le feu intérieur pour son village. À la nouvelle génération, Lucien voudrait transmettre ce message : « Il est essentiel de faire quelque chose pour le village, pour l’île. C’est aux jeunes de s’investir, d’assumer des responsabilités : la Corse ne vit que si chacun s’y engage. »