Armand naît le 18 octobre 1925 à L’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse, de parents italiens. Son papa est métayer. Élève brillant au primaire, tout le destine à être instituteur, sauf les fissures de la vie. Nous sommes en 1941, sous le régime de Vichy, le concours de l’Ecole Normale lui est fermé. Pour être fonctionnaire, il faut être Français depuis deux générations.
Il obtient, malgré tout, la bourse d’internat lui permettant de poursuivre le lycée à Avignon. Durant ces années, il redécouvre la musique. Car Armand est imprégné de musique depuis l’âge de 6 ans, grâce à la pratique du solfège et d’un violon trouvé dans la maison qui l’a accompagné jusqu’à ses 14 ans. Mais, lorsque le choix d’une étude musicale doit se faire, Armand, adolescent, renonce. C’est au lycée que sa motivation artistique ressurgit. Il faut dire que la salle de musique est la seule pièce chauffée du lycée ! Avec deux copains de classe, ils forment un petit orchestre de danse animant les soirées du week-end, lui au banjo mandoline, les autres à la batterie et à l’accordéon.
Bac en poche, ses ambitions professionnelles sont de nouveau contraintes. A cette période d’après-guerre, la plupart des concours nationaux sont réservés aux candidats qui n’ont pas pu les passer, car sur le front ou déportés…
Armand prend son mal en patience et attend les premiers concours ouverts à tous. Un peu par opportunité, sa sœur s’y trouvant déjà, il s’oriente vers les PTT : Postes, Télégraphes et Téléphones. Le jeune homme devient fonctionnaire des Télécommunications.
Loin de s’y attendre, sa première affectation l’envoie à Bastia. Le jeune homme de 23 ans accueille cette nouvelle comme une catastrophe : « Prendre le bateau, franchir les Océans, c’était inouïe à l’époque ! »
Le cœur est lourd, il est obligé de laisser tous ses instruments de musique sur le continent, et est conscient qu’il ne reviendra pas dans sa région d’origine, le Vaucluse étant très, trop demandée…
Orphelin des siens, il va pourtant tomber sous le charme d’une région magnifique et faire le choix d’y construire sa vie.
A Bastia, ses instruments de musique lui manquent. Mais, il y a un bistrot, « A Cantina », où guitares et mandoline accrochés au mur lui font de l’œil… Pendant plusieurs mois, il les observe sans oser franchir le pas. Puis un courage inédit le saisit et il se décide à décrocher une guitare. Dès lors, lui est offert chaque jour, au comptoir, une boisson tandis qu’il gratte de la musique et fait chanter les clients… Une des plus belles périodes pour Armand.
Sur son lieu de travail, Armand rencontre celle qui deviendra son épouse. Fille du maire de Lecci, elle est pourtant née à Freneuse, en région parisienne, où sa famille s’était installée après la guerre. Son père, ancien combattant de 1914-1918, y occupait un emploi réservé comme facteur. La jeune fille y passe ainsi ses quinze premières années, ce qui vaudra à Armand de la surnommer affectueusement « la petite Parisienne ». De retour en Corse, son père devient maire de son village natal. Mais il décède en 1957 et laisse sa mandature vacante…
Il faut réorganiser la succession municipale, et la tradition veut que l’on désigne un membre de la famille du défunt. Les regards se tournent alors vers le gendre du maire : C’est la tradition, Armand ne peut discuter. Le voilà embarqué dans la campagne électorale dans tout le village où chaque arrêt dans les maisons engage « un café arrosé » que l’on ne peut refuser…
Armand, 32 ans, en poste à Bastia et inconnu de tous devient maire de Lecci. Lui, ne parlant et ne comprenant pas le corse, se retrouve à la tête du Conseil municipal qui délibère uniquement en langue corse… Une Odyssée mémorable pour lui.
Chaque semaine, il fait les allers-retours par les pistes en terre avec sa toute première voiture, alternant casquette de fonctionnaire et celle de maire. Mais Armand se sent trop jeune, inexpérimenté et pas assez disponible. Il ne se représentera pas à la fin de sa mandature en 1959.
Ce n’est qu’à la retraite, en 1986, qu’il s’installe définitivement avec son épouse à Lecci et reprend le chemin du Conseil municipal. Le village n’est plus le même, la population a presque triplé, et San Cyprien et Cala Rossa devenus des lieux de vie ! Cala Rossa a d’ailleurs pris naissance sous la mandature d’Armand alors que la compagnie Paquet prospectait en Corse pour installer un domaine de résidences de vacances. Cala Rossa n’avait même pas d’accès en ces temps-là, ce n’était que du maquis, la piste s’arrêtait à Porto-Vecchiaccio ! A l’époque, le responsable du projet s’était rendu à Bastia sur le lieu de travail d’Armand pour lui annoncer que Lecci avait été désignée et lui dire de vive voix : « j’ai choisi votre commune parce que vous êtes le seul qui ne m’ayez pas demandé de pot de vin… ».
Lorsqu’Armand réintègre le conseil municipal, le Téléthon est mis en place, et est instauré le repas communal de la Sant’Andria, la fête patronale du 30 novembre, moment de tradition et de partage. Il s’agit de moments chers à son cœur car tous les habitants, petits et grands, se retrouvent. Perpétuer la Tradition est fondamental pour Armand : « c’est la seule chose qui vous rattache à vos parents et ceux qui les ont précédés… ».
A ce jeune homme de 23 ans qui pose la première fois un pied sur un bateau et vogue vers l’inconnu, Armand voudrait lui dire : « ne t’inquiète pas, la Corse n’est peut-être pas ta maison, mais tu vas décider qu’elle le devienne… Tu vas à la rencontre de la chance de ta vie ! »